L’endroit où l’on plie
Il existe des fatigues qui ne se racontent pas. Elles attendent simplement un endroit sûr pour enfin se déposer.
Il y a des gens comme ça.
Des gens qui se lèvent avant tout le monde et se couchent après. Qui répondent quand on appelle, qui viennent quand on a besoin, qui trouvent toujours un peu d’énergie en réserve pour celui qui n’en a plus.
On finit par s’habituer à leur présence.
À leur solidité aussi.
Alors on continue de venir vers eux.
Avec nos urgences, nos fatigues, nos chagrins.
Comme si leur force allait de soi.
Le soir, elle rentre.
La porte se ferme derrière elle et quelque chose change dans l’air.
Elle pose ses affaires près de l’entrée — sans désordre, mais sans attention non plus. Comme si chaque geste avait déjà servi toute la journée. Puis elle s’assoit. Elle ne dit rien.
Celui qu’elle aime est là. Il ne pose pas de question. Il sait que certaines fatigues n’ont pas besoin d’être racontées pour exister.
Alors, dans ce silence partagé, elle commence enfin à déposer ce qu’elle portait depuis le matin.
On parle beaucoup de force.
Mais la vraie force ressemble rarement à ce qu’on imagine. Elle ne fait pas de bruit. Elle tient longtemps. Trop longtemps parfois.
Donner sans compter, vu de l’extérieur, a presque quelque chose de beau. On admire la disponibilité, la patience, la capacité à encaisser encore un peu. On finit même par croire que ces personnes-là ne plient jamais.
À force d’être ceux qui soutiennent les autres, on oublie parfois de leur demander comment ils tiennent, eux aussi.
Mais qui prend soin de cette personne-là ?
Qui remarque, un mardi ordinaire, qu’elle aussi a l’air fatiguée ?
Qui s’assoit à côté d’elle — sans urgence, sans demande — juste pour être là ?
Pourtant, tout le monde pose son fardeau quelque part.
Et souvent, on ne le pose que là où l’on se sait aimé sans devoir encore tenir.
Ce silence du soir, entre elle et lui, ce n’est pas du vide.
C’est peut-être le seul endroit où elle peut enfin cesser d’être solide pour les autres.
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