Trois minutes
On court après le bus, après le temps, après les autres. Sans trop savoir pourquoi.
Il court.
La veste qui baille, le sac qui cogne contre les hanches, ce faux pas ridicule sur le goudron. Le bus est à vingt mètres, moteur tournant. Encore un effort, une foulée de survivant, et les portes en caoutchouc se referment sur lui.
Sauvé.
Il s’effondre sur un siège en plastique, le souffle court, le front moite. Deux arrêts plus tard, il descend. Derrière lui, le bus suivant pointait déjà son nez.
Gain réel : cent quatre-vingts secondes.
On fait cela partout, tout le temps. On court à la sortie de l’école, on presse le pas dans les couloirs, on double sur l’escalator pour gagner trois marches.
On sprinte pour être le premier à faire la queue. Ce n’est plus de l’urgence, c’est une cadence interne.
Un pli que l’on a pris et qu’on n’arrive plus à déplier. On court parce qu’on ne sait plus habiter l’espace autrement qu’en le traversant en vitesse.
Au fond, de quoi la vitesse est-elle le nom ?
On aime y voir le signe d’une vie intense, la preuve indiscutable de notre sérieux, de notre utilité.
Si je cours, c’est que je suis attendu ; si je me dépêche, c’est que ma vie est pleine. Mais c’est un mensonge que l’on se fait à voix haute.
On ne court pas par efficacité. On court par peur.
Peur du vide, peur du retard, peur de se faire dépasser. Surtout : peur de ralentir et de devoir enfin regarder ce qui se passe quand le décor cesse de défiler.
Ralentir n’a jamais été de la paresse ou de la négligence.
C’est un choix lucide que l’on n’ose simplement plus assumer.
Demain, le bus passera encore. La queue s’allongera sans nous.
Reste à savoir si l’on aura la force, enfin, de marcher.
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